c'est l'histoire d'anaïs et des tâches de rousseur héritées du tréma de son prénom. anaïs aux yeux d'absinthe ennivrante, anaïs, le corps d'une mauvaise herbe trop grande, tordue sous les nuages. anaïs, adolescente nichée entre le s et le c, refusant de grandir.
anaïs avait dix-sept ans, et une envie de tatouage. elle le voulait sur ses côtes, des papillons qui battraient des ailes aux mouvements de sa respiration. des papillons découpés dans de la dentelle, en noir pour abandonner à la finesse du trait la beauté de leurs ailes fragiles.
ce soir, elle courba son corps avec l'élégance de la terreur pour s'asseoir à la guillotine du dîner familial. le coin de ses lèvres tremblaient fiévreusement. claquement de canines à peine masqué par le mastiquage de salade de la mère. expiration un peu trop lourde de soulagement.
- mange.
c'était la voix de l'autorité qui parlait, grave comme une contrebasse désaccordée. papa.
hâte feinte et maladroite de s'attaquer au vert de la laitue fanée. crissement de fourchette contre la porcelaine de l'assiette. silence gêné qui se brise sous les attaques de la mère, grêle de mots fades.
- comment ça s'est passé ta journée?
- comment tu crois que ça se passe une journée. les secondes qui s'envolent lentement, le temps qui glisse, le crissement de la craie contre le tableau noir du désespoir, les couinements rieurs dans la cour, les genoux écorchés sur le bitume.. une fossette éclot au creux de la joue d'anaïs et elle répond : bien. et toi.
et toi, sans point d'interrogation, car anaïs ne se pose pas la question. ce et toi fatigué, rapiecé jusqu'aux coutures. la comédie familiale derrière les lourds rideaux de la scène, les coutures du mensonge, le squelette de leurs mots.
malgré tout, la mère embraye sur le travail, ce con de jacques qui ne lui a pas rendu son dossier à temps, la machine à café qui est en congé maladie depuis jeudi, le séminaire à stockholm, son patron qui vote à droite, la cousine de vingt-trois ans qui a la varicelle, ses chevilles enflées et le rendez-vous chez le dentiste. une machine à laver de bribes d'informations confuses, jetées violemment dans le cylindre argenté avec de la neige en poudre.
interruption du pissenlit en fleur, trente-huit tâches de rousseur et une cicatrice sur la clavicule.
- je veux un tatouage.
silence qui enfle. colère sourde dont le rythme cardiaque se répercute contre les murs. le silence se distend, s'étire et se prélasse.
- des papillons, elle se précipite, anaïs, elle court à en perdre le souffle, foulée de velours d'un léopard à la chasse. les papillons de dalí entre mes côtes, ils batteront des ailes à chaque souffle, des ailes ciselées dans de la dentelle noire. sept papillons sur mes os. s'il-vous-plaît, suppliante maintenant, les larmes tremblant derrière chaque lettre.
explosion de la colère, hurlement muet. le silence se fait un claquage assourdissant.
- hors de question, murmurent les lèvres du paternel.
la fureur est toujours plus impressionante dans une voix à peine audible, où on la sent gronder à chaque virgule. le père retourne à ses rondelles de tomate.
anaïs déploie ses trente-trois vertèbres pour se lever de table, attrape assiette et couverts et les pose doucement dans l'évier. deux petites gouttes tombent et se mêlent aux tâches de graisse. elle quitte la pièce dans une tristesse chaude et palpitante comme un coeur.
des grosses larmes roulent sur ses joues rouges, des perles de honte mâchée et de souffrance cachée, les papillons s'envolent par la fenêtre ouverte et les trémas d'anaïs se colorent du carmin de la tristesse. elle se love entre deux coussins, la pâquerette, les doigts caressant doucement son flanc blessé. elle ferme les yeux et y enfonce ses petits points, jusqu'à ce que les feux d'artifices acides lui retournent le crâne. les éclairs éclatent sous son regard fasciné et les larmes sèchent sur sa peau en flamme.
la nuit passe, quelques gouttes de ciel et d'étoiles sur les toits de zinc de paris. flaque de lune.
& réveil du soleil au milieu des cloques du lait sur le feu.
écho des ballerines d'anaïs dans les couloirs jaunâtres du lycée, écraser ses joues rose au gris des autres, planter ses canines dans ses ongles en laissant le froid mordiller ses oreilles. hurlement de métal, marée de corps amollis de smmeil et grincement des chaises sur le parquet abîmé.
suite à venir